Essai court et engagé, cet article est à lire comme la synthèse personnelle d’une figure majeure de l’écologie du paysage sur trente ans de controverse sur le rôle relatif de la perte d’habitat ou de sa fragmentation sur la biodiversité. Huit ans après sa parution, l’article reste la porte d’entrée la plus lisible dans un débat qui n’est pas clos, et dont l’enjeu est concret : faut-il protéger aussi les petites taches d’habitat ? Il fixe en effet le vocabulaire du débat, définissant la distinction perte d’habitat / fragmentation per se et l’exigence d’une mesure à l’échelle du paysage, notions qui sont devenues le point de départ commun des deux « camps ».
Il donne les clés d’une controverse toujours vive. Le texte offre une leçon d’épistémologie et permet de comprendre les sources des confusions et les arguments échangés. Fahrig soutient qu’une grande partie de la recherche sur la fragmentation repose sur une erreur d’échelle : on a mesuré des effets de taille et d’isolement des taches, puis on les a présentés comme des effets de fragmentation. Chez Curtis (1956) et Moore (1962), fragmenter signifie morceler : augmenter le nombre de taches, distinctement de la perte d’habitat. Avec Levins (1970) puis Diamond (1975), la mesure glisse du paysage vers la tache, et le principe « une grande tache vaut mieux que plusieurs petites de même surface totale » (SLOSS) est posé sans données. Les synthèses sur l’hypothèse SLOSS faites par la suite et jusqu’à aujourd’hui ne le confirment pourtant pas.
Néanmoins, ce positionnement est grave selon elle : cette idée a été reprise par la Stratégie mondiale de la conservation de l’UICN (1980) et a orienté quatre décennies de politiques défavorables aux petites taches : mares, bosquets, seuils de surface minimale. L’article éclaire ainsi des choix de politique publique actuels. Les objectifs de conservation par aires protégées et les critères de surface minimale (sujet de Riva & Fahrig, 2023, Conservation Biology, publié ultérieurement) dépendent directement de la réponse à la question SLOSS. En France, l’article invite à relire les justifications des continuités écologiques et de la protection des petits milieux.
Mais pourquoi ce dogme persiste malgré tout ? Selon elle, il y aurait six raisons principales : confusion processus/motif, attachement affectif aux grands espaces, imitation méthodologique, citations inexactes, primauté des idées sur les données, biais de publication. Par cet essai à la première personne, Fahrig n’apporte pas de preuves quantitatives, ce n’est pas une méta-analyse. Il faut le lire comme un plaidoyer argumenté et le confronter aux critiques. Fahrig a dédié une part importante de sa carrière à cette question et résume ses propres travaux ; elle attribue la résistance de ses collègues à l’émotion ou à l’orgueil (sans pouvoir démontrer ces explications psychologiques).
Fahrig ouvre un certain nombre de perspective de travail et de réflexion. En particulier, étudier le lien fragmentation–hétérogénéité–complémentation du paysage, et reconnaître la valeur de conservation de toutes les taches, y compris les plus petites. Il ne faut cependant pas se tromper dans le message : « fragmentation peu nocive » ne veut pas dire « destruction sans conséquence » : Fahrig rappelle que la perte d’habitat reste le facteur majeur et il ne faudrait pas citer l’article comme une caution à l’artificialisation ! Elle reconnaît aussi que beaucoup de taxons et de régions sont sous-représentés, et que de nouvelles études pourraient changer le tableau.
Pour aller plus loin, il est pertinent de commencer par la lecture de Fahrig (2003) puis Fahrig (2017a), Annual Review of Ecology, Evolution, and Systematics : les deux revues sur lesquelles repose l’essai. Ensuite, l’idéal serait de lire des articles fonctionnant en paires contradictoires pour un échange critique. Pour commencer, Fahrig (2013) et Hanski (2015), Journal of Biogeography, puis Fletcher et al. (2018) et Fahrig et al. (2019), Biological Conservation. Depuis la publication de cet article, le débat reste vif. La lecture de Gonçalves-Souza et al. (2025), Nature, et Riva & Fahrig (2023), Ecology Letters, permet ainsi la comparaison de deux analyses récentes aux conclusions opposées. Pour terminer, Valente et al. (2023), Landscape Ecology, tente de dépasser la polarisation, mais celle-ci ne s’éteindra pas de sitôt..
Ronan Marrec
Abstract
In this essay: I provide a brief history of habitat fragmentation research; I describe why its “non‐questions” (‘Is habitat fragmentation a big problem for wildlife species?” and, “Are the effects of habitat fragmentation generally negative or positive?”) are important to conservation; I outline my role in tackling these questions; I discuss reasons why the culture of habitat fragmentation research is largely incapable of accepting the answers; and I speculate on the future of habitat fragmentation research.
https://onlinelibrary-wiley-com.inrae.idm.oclc.org/doi/epdf/10.1111/geb.12839

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